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Hela, 2727
Rashmika observait le fossile de Shifteur. Ce symbole ostensible de richesse insolente était accroché au plafond d’une sorte de vaste atrium ménagé dans la caravane. Même si c’était un faux, ou un semi-faux, assemblé à partir de parties disparates, c’était le premier squelette de Shifteur apparemment complet qu’elle voyait. Elle aurait bien aimé grimper là-haut pour l’examiner de près, noter les schémas d’abrasion aux points de friction, là où les sections de carapace glissaient les unes sur les autres. Elle n’en avait qu’une connaissance livresque, mais elle était sûre qu’un examen attentif lui permettrait d’affirmer s’il était authentique ou s’il s’agissait d’un faux grossier.
D’une façon ou d’une autre, elle doutait que ce soit un faux, surtout grossier.
Elle classifia mentalement sa morphologie corporelle. C’était un DK4V9M. Peut-être un DK4V8L – difficile à dire, avec la poussière et les jeux d’ombres qui entouraient la carapace de la queue traînante. Au moins, on pouvait lui appliquer le schéma de classification morphologique classique. Les faux bon marché étaient parfois composés de parties assemblées d’une façon incohérente sur le plan anatomique, mais celui-ci était parfaitement plausible. Cela dit, ses composants n’avaient pas forcément été découverts sur le même site…
Les Shifteurs étaient un cauchemar pour les taxinomistes – les chercheurs qui s’efforçaient de les classifier. La première fois qu’on en avait déterré un, le problème paraissait se borner à sa reconstitution : les parties éparses, une fois assemblées, donnaient une sorte de gros insecte ou de langouste. Le Shifteur était caractérisé par un éventail de parties corporelles complexes, avec des membres et des organes sensoriels très variés, hautement spécialisés, mais ils s’emboîtaient d’une façon plus ou moins logique, ne permettant que d’imaginer les organes internes, mous, dont il ne restait rien.
Le deuxième Shifteur ne ressemblait pas au premier. Il ne comportait pas le même nombre de sections et de membres. Les parties qui composaient la tête et la bouche étaient très différentes. Cela dit, cette fois encore, toutes les pièces s’emboîtaient pour former un spécimen complet, et il ne restait pas de pièces éparses.
Le troisième ne ressemblait ni au premier, ni au deuxième. Pas plus que le quatrième et le cinquième.
Le temps qu’on ait déterré et reconstitué les squelettes d’une centaine de Shifteurs, on dénombrait autant de versions différentes de leur schéma corporel.
Les théoriciens cherchaient désespérément une explication. Ça voulait dire qu’il n’y avait pas deux Shifteurs identiques à la naissance. Et puis, en l’espace d’une nuit, deux découvertes simultanées avaient ébranlé cette idée. La première était la découverte d’un nid intact de Shifteurs nouveau-nés. Or, bien qu’il y ait certaines différences de schéma corporel, les jeunes étaient identiques. D’après la fréquence d’apparition, statistiquement, on aurait déjà dû trouver au moins trois adultes identiques. La seconde découverte – qui expliquait la première – était celle d’un couple de Shifteurs adultes dans la même zone. Ils avaient été déterrés dans des chambres séparées mais reliées par un réseau de galeries souterraines. Les parties corporelles rassemblées fournissaient encore deux morphologies uniques. Mais un examen attentif permit de faire une trouvaille inattendue. Une jeune chercheuse appelée Kimura avait commencé à s’intéresser plus particulièrement aux schémas causés par le frottement des sections de carapace l’une sur l’autre. Et de ce point de vue, il y avait quelque chose qui n’allait pas dans les deux spécimens. Les marques de frottement ne coïncidaient pas. Une marque de frottement sur le bord d’une carapace n’avait pas de contrepartie correspondante sur la partie opposée.
Au début, Kimura pensa que les deux ensembles de parties corporelles étaient des canulars : il y avait déjà un petit marché pour ce genre d’objets. Mais elle ne pouvait se résoudre à en rester là. Elle approfondit la question pendant des semaines. Et puis une nuit, après une journée passée à examiner les marques de frottement à un grossissement de plus en plus fort, elle fit des rêves enfiévrés. Dès son réveil, elle se précipita dans son labo et vérifia le bien-fondé de son intuition.
Chaque éraflure avait une contrepartie exacte… sur l’autre Shifteur. Les Shifteurs échangeaient leurs parties corporelles. Voilà pourquoi il n’y en avait jamais deux pareils. Ils s’ingéniaient à se différencier : ils échangeaient des composants lors de cérémonies rituelles, puis ils rentraient récupérer dans leurs terriers. Au fur et à mesure qu’on déterrait d’autres couples de Shifteurs, les possibilités quasi infinies de réorganisation apparurent à l’évidence. L’échange de parties corporelles avait une valeur pratique ; il permettait aux Shifteurs de s’adapter à des tâches et des environnements particuliers. Mais ce rituel avait aussi un but esthétique : il répondait au désir d’être aussi atypique que possible. Le fait de s’écarter du schéma corporel de base était une preuve de réussite sociale. Ça prouvait que le Shifteur avait participé à de nombreux échanges. D’après Kimura et ses collègues, la plus grande honte, pour un Shifteur, était de ressembler à un autre. Ça voulait dire que l’un des deux membres du couple au moins était un paria, incapable de trouver un partenaire pour échanger.
D’amères controverses s’ensuivirent parmi les chercheurs humains. Le point de vue de la majorité était que ce comportement n’avait pas pu évoluer naturellement ; il avait probablement succédé à une phase initiale de génie génétique conscient, au cours de laquelle les Shifteurs avaient manipulé leur propre anatomie afin d’échanger des parties de leur corps sans faire appel à la microchirurgie et aux drogues anti-rejet.
Mais, pour une minorité de chercheurs, l’échange était trop profondément ancré dans la culture shifteuse pour avoir émergé à une époque récente de leur histoire. Selon leur théorie, les Shifteurs avaient été contraints d’évoluer plusieurs milliards d’années auparavant par un environnement profondément hostile – l’équivalent évolutionnaire d’une nasse de langoustes. Cette hostilité avait tourné à leur avantage : elle les avait amenés à mettre au point des mécanismes susceptibles de faire repousser un membre sectionné, mais aussi, parfois, de refixer un membre endommagé. Leurs membres – et plus tard des parties essentielles de leur anatomie – avaient évolué à leur tour, acquérant la résistance nécessaire pour survivre à l’arrachement. Ensuite, au fur et à mesure que la pression pour la survie augmentait, les Shifteurs avaient mis au point la compatibilité mutuelle, et ils avaient acquis la faculté d’utiliser les parties corporelles de leurs semblables tout comme ils récupéraient l’usage des leurs lorsqu’il leur arrivait de les perdre.
Peut-être les Shifteurs ne savaient-ils plus eux-mêmes quand l’échange avait commencé. Les rares archives symboliques retrouvées sur Hela ne faisaient aucune allusion à cette pratique. Elle devait faire trop fondamentalement partie d’eux-mêmes, de la façon dont ils se voyaient, pour qu’ils jugent utile d’en faire état.
En contemplant la créature fantastique, Rashmika se demanda ce que les Shifteurs auraient pensé de l’humanité. Ils l’auraient sûrement trouvée très bizarre, et ils auraient probablement considéré comme horrifique, comme une sorte de promesse de mort, le fait qu’elle ne soit pas capable de mutation.
Rashmika s’agenouilla et cala son compad sur ses cuisses. Elle tira le stylet de son encoche sur le côté, commença à dessiner. Le stylet crissait sur l’ardoise à chacun des mouvements fluides, assurés, de sa main. Un animal incroyable prit forme sur l’écran.
Linxe avait raison : si glacial qu’ait été l’accueil de la caravane, elle leur fournissait malgré tout l’occasion de sortir du tasse-neige pour la première fois depuis trois jours.
Rashmika s’étonna elle-même de l’impact que cela avait sur son humeur. D’abord, elle n’avait plus à s’inquiéter d’être recherchée par la police de Vigrid – cela dit, elle se demandait encore pourquoi on la recherchait. Ensuite, il faisait plus frais dans la caravane, avec des courants d’air intéressants et des odeurs variées, dont aucune n’était aussi désagréable que celles qui régnaient à bord du tasse-neige.
Et puis on avait la place de se dégourdir les jambes : l’intérieur était vaste, avec de grands couloirs, des pièces confortables et des lumières vives. Tout était d’une propreté méticuleuse, et – contrairement à l’accueil – les conditions d’hébergement étaient plus qu’adéquates. Il y avait à boire et à manger, on pouvait se laver, faire sa lessive, et pour la première fois depuis longtemps elle se sentait raisonnablement propre. Il y avait aussi des moyens de distraction, même si la vie à bord était plutôt calme par rapport à ce à quoi elle était habituée. Et on y rencontrait de nouvelles personnes, des visages qu’elle n’avait jamais vus.
Elle se rendit compte, après réflexion, qu’elle avait mal évalué la relation entre le questeur et Crozet. Ils ne s’aimaient manifestement pas beaucoup, mais il était maintenant évident qu’ils s’étaient rendu des services dans le passé. Leur apparente rudesse était un jeu, qui dissimulait un noyau glacé de respect mutuel. Le questeur cherchait des choses à se mettre sous la dent, il savait que Crozet pouvait avoir ce dont il avait besoin, et Crozet avait besoin de pièces de rechange ou d’autres marchandises négociables.
Rashmika n’avait pas l’intention d’assister à toutes les réunions de négociation, mais elle se rendit vite compte qu’elle pouvait, à sa modeste façon, être utile à Crozet. Elle s’asseyait au bout de la table, une feuille de papier et un stylo devant elle. Elle n’avait pas le droit d’apporter le compad dans la pièce, au cas où il contiendrait un logiciel d’analyse de stress ou un autre système prohibé.
Rashmika prenait des notes sur les objets que Crozet avait à vendre et faisait des croquis avec sa netteté coutumière. Elle était sincèrement intéressée, mais sa présence servait aussi un autre but.
Lors du premier entretien, il y avait deux acheteurs. Par la suite, il y en avait parfois eu trois ou quatre, et le questeur, ou l’un de ses adjoints, faisait toujours office d’observateur. Chaque fois, l’un des acheteurs commençait par demander à Crozet ce qu’il avait à leur offrir.
— Nous ne cherchons pas des reliques de Shifteurs, dirent-ils la première fois. Nous ne sommes tout simplement pas intéressés. Ce que nous voulons, ce sont des artefacts indigènes d’origine humaine. Des choses laissées sur Hela au cours des cent dernières années, pas des cochonneries vieilles d’un million d’années. Avec l’évacuation de tous les systèmes solaires riches, le marché des vestiges non humains inutiles s’effondre. Qui aurait envie d’en ajouter à sa collection quand son seul souci est de vendre ses biens pour se payer un créneau dans un frigo ?
— Quelle sorte d’artefacts humains ?
— Des objets utilitaires. Les temps sont durs : les gens ne veulent pas de l’art et de l’éphémère, à moins d’y voir des porte-bonheur. Ce qu’ils veulent surtout, ce sont des armes et des moyens de survie, des choses susceptibles de constituer un atout lorsque ce qu’ils fuient, quoi que ça puisse être, les rattrapera. Des armes conjoineurs de contrebande. Des armures demarchistes. Des objets immunisés contre la Peste ; ça se vend toujours bien.
— En règle générale, répondit Crozet, je ne touche pas aux armes.
— Il va falloir que vous vous adaptiez, répondit l’un des hommes avec un rictus.
— Les églises se lanceraient dans le trafic d’armes ? Ce ne serait pas un peu en contradiction avec les Écritures ?
— Si les gens veulent être protégés, qui le leur refusera ?
— Eh bien, je suis à court d’armes et de munitions, fit Crozet en haussant les épaules. Si quelqu’un déterre encore des armes humaines sur Hela, ce n’est pas moi.
— Vous devez bien avoir d’autres articles à vendre…
— Pas beaucoup, fit-il. Bon, je ferais mieux de m’en aller, dit-il en faisant mine de se lever, comme chaque fois. Inutile de vous faire perdre votre temps, hein ?
— Vous n’avez absolument rien d’autre ?
— Rien qui puisse vous intéresser. Évidemment, j’ai des reliques shifteuses, mais comme vous le disiez, le marché des cochonneries non humaines s’est complètement effondré, fit-il en parodiant remarquablement le ton désinvolte de l’acheteur.
Les autres soupirèrent et échangèrent des coups d’œil. Le questeur se pencha et leur murmura quelque chose.
— Montrez-nous toujours ce que vous avez, dit l’un des acheteurs à contrecœur, mais ne vous faites pas trop d’illusions. Il est peu probable que ça nous intéresse. En réalité, vous pouvez plus ou moins en être sûr.
Mais c’était un jeu, et Crozet savait qu’il devait se conformer à ces règles, si futiles ou infantiles soient-elles. Il se pencha et sortit de sous sa chaise un objet emballé dans un film protecteur. On aurait dit un petit animal momifié.
Les acheteurs froncèrent le nez d’un air dégoûté.
Il plaça le paquet sur la table et le déballa solennellement, retirant les couches successives avec une lenteur exaspérante tout en les gratifiant d’un speech sur l’extrême rareté de l’objet, sur la façon dont il avait été déterré dans des circonstances exceptionnelles, échafaudant une histoire de provenance plus ou moins confuse, entrelardée de détails d’un intérêt humain tout aussi douteux.
— Allez, Crozet, accouchez.
— Je me contentais de planter le décor, dit-il.
Il arriva à la dernière couche d’emballage qu’il étendit sur la table, révélant un fossile de Shifteur.
Rashmika le connaissait : c’était l’un des artefacts qui lui avaient permis de monnayer son trajet à bord du tasse-neige.
Ils ne payaient jamais de mine. Rashmika avait vu des milliers de reliques déterrées dans les chantiers de fouilles de Vigrid, et elle avait parfois eu le droit de les examiner avant qu’elles ne soient remises aux familles de négociants. Pas une seule ne lui avait arraché un hoquet d’admiration ou de pure satisfaction. Ces reliques étaient de toute évidence artificielles, généralement fabriquées avec des matériaux grossiers, des métaux ternis, ou des céramiques brutes, non vernies. Il y avait rarement trace d’ornements – peinture, placage ou inscription. Une fois sur mille, l’un des vestiges présentait une chaîne de symboles, et il y avait même des chercheurs qui croyaient comprendre ce que signifiaient certains de ces symboles. Mais la plupart des reliques shifteuses étaient uniformes : des objets ternes, rudimentaires. On aurait dit les débris d’une espèce inepte de l’âge de bronze plutôt que les vestiges étincelants d’une civilisation de voyageurs des étoiles – une civilisation qui n’avait certainement pas évolué dans le système de 107 Piscium.
Et pourtant, pendant la majeure partie du siècle dernier, il y avait eu un marché pour les reliques. C’était en partie dû au fait qu’aucune des autres civilisations éteintes, comme les Amarantins, n’avait laissé derrière elle une masse comparable d’objets quotidiens. Ces civilisations avaient été si radicalement exterminées qu’on n’en avait rien retrouvé, ou presque, et les rares vestiges subsistants étaient tellement précieux qu’ils avaient été confiés à de grandes organisations scientifiques comme l’Institut Sylveste. Seuls les Shifteurs avaient laissé derrière eux suffisamment d’objets pour permettre aux collectionneurs privés d’acheter des artefacts d’origine véritablement non humaine. Peu importait qu’ils soient petits et sans charme : ils étaient très vieux, non humains, et chargés du prestige que leur conférait la tragédie de l’extinction.
On n’avait pas non plus retrouvé deux objets tout à fait identiques. L’habitat et le mobilier des Shifteurs témoignaient de la même horreur de la similitude que leurs propriétaires. Ce qui s’était amorcé avec leur anatomie s’était étendu à leur environnement physique. Ils avaient une production de masse, mais chaque objet devait être achevé par un artisan shifteur jusqu’à ce qu’il soit unique. C’était l’étape finale indispensable au processus de fabrication.
Les églises, qui contrôlaient la vente de ces reliques à l’univers extérieur, n’avaient jamais été très à l’aise dans cette affaire. Quel sens donner aux Shifteurs, à ce qu’ils représentaient, ou à la façon dont ils s’intégraient au mystère du miracle de Quaiche ? Les églises avaient besoin d’entretenir le goutte-à-goutte de reliques qui leur fournissait une monnaie d’échange avec les commerçants ultras en vadrouille dans le système. Le problème, c’était que la prochaine relique shifteuse déterrée serait peut-être celle qui jetterait à bas la doctrine quaichéiste.
Presque toutes les églises partageaient la même vision : les éclipses d’Haldora étaient un message de Dieu, le compte à rebours avant un événement d’une finalité apocalyptique. Et si les Shifteurs avaient observé les éclipses, eux aussi ? Leurs symboles étaient pour le moins difficiles à déchiffrer, mais rien de ce qu’on avait retrouvé ne semblait faire directement allusion au phénomène. Cela dit, il y avait encore beaucoup de vestiges sous la glace d’Hela, et ceux qui avaient été déterrés à ce jour n’avaient jamais fait l’objet d’une étude scientifique rigoureuse. Les archéologues sponsorisés par les églises étaient seuls à avoir une sorte de vision globale de l’ensemble de ces reliques, et ils étaient soumis à une pression intense pour ignorer tout ce qui aurait pu remettre en cause les écritures quaichéistes. C’est pourquoi Rashmika leur avait si souvent écrit, et pourquoi leurs rares réponses étaient toujours tellement évasives. Elle voulait ouvrir le débat et remettre en question la doctrine officielle sur les Shifteurs. Eux, ils voulaient qu’elle les oublie.
Aussi les acheteurs de la caravane regardaient-ils avec un mélange de tolérance et de réprobation Crozet se mettre dans la peau du représentant de commerce :
— C’est un grattoir à carapace, disait celui-ci en tournant en tous sens un objet qui ressemblait à un os gris, au bout fendu. Ils l’utilisaient pour racler les squames qui se formaient dans les interstices entre les sections de leur carapace. Nous pensons qu’ils se livraient à cet exercice en commun, comme les singes qui s’épouillent mutuellement. Ça devait les détendre.
— Des créatures répugnantes.
— Les singes, ou les Shifteurs ?
— Les deux.
— À votre place, je ne serais pas trop sévère. Ce sont les Shifteurs qui vous permettent de vivre.
— Nous pouvons vous en donner cinquante crédits œcuméniques, Crozet. Pas davantage.
— Cinquante œcus ? Vous vous fichez de moi !
— C’est un objet répugnant, destiné à une fonction répugnante. Cinquante œcus… c’est très généreux.
Crozet regarda Rashmika. C’était le signal qu’elle attendait. La stratégie qu’ils avaient mise au point était on ne peut plus simple : si l’homme disait la vérité, si c’était vraiment sa meilleure offre, elle poussait légèrement la feuille de papier vers le milieu de la table. Sinon, elle la rapprochait d’elle tout aussi discrètement. Si l’attitude de l’homme était ambiguë, ce qui n’arrivait pas très souvent, elle ne bougeait pas.
Crozet prenait toujours son avis très au sérieux. S’il ne pouvait espérer obtenir mieux que ce qu’on lui proposait, il ne perdait pas son temps à essayer de faire monter les enchères. Alors que, s’il y avait mieux à espérer, il continuait à marchander.
Quoi qu’il en soit, l’homme qui venait de lui faire cette première proposition mentait. Après un rapide échange, ils arrivèrent à se mettre d’accord.
— Vous êtes dur en affaires, remarqua l’acheteur avec mauvaise grâce en lui remettant un reçu de soixante-dix œcus, convertible au sein de la caravane.
Crozet plia soigneusement le bout de papier et le fourra dans sa poche poitrine.
— C’est un plaisir de faire des affaires avec vous, mon ami.
Il avait plusieurs grattoirs à carapace shifteurs, ainsi que divers autres artefacts. De temps en temps, Linxe ou Culver l’aidaient à transporter un objet lourd vers la table des négociations : un meuble, ou un ustensile domestique. Les Shifteurs n’avaient que peu d’armes. Elles n’avaient, apparemment, qu’une valeur cérémonielle, mais c’était ce qui se vendait le mieux. Une fois, il leur vendit ce qui paraissait être une sorte de siège de toilettes shifteur. Il n’en obtint que trente-cinq œcus : à peine, selon lui, de quoi se payer un servo-moteur.
Rashmika se disait qu’il n’avait que ce qu’il méritait. Si Crozet voulait être en mesure de proposer de meilleurs objets de fouilles, le genre de choses qui se négociaient pour des sommes à trois ou quatre chiffres, alors il faudrait qu’il change d’attitude vis-à-vis de la population des malterres. La vérité, c’était qu’il aimait les petites combines marginales.
Les choses marchèrent ainsi pendant deux jours. Et puis, le troisième jour, les acheteurs exigèrent que Crozet vienne seul à la table des négociations. Rashmika se demanda s’ils avaient eu vent de leur secret. Il n’y avait pas, pour autant qu’elle le savait, de loi contre le fait d’estimer correctement si les gens mentaient ou non. Peut-être qu’ils avaient juste une dent contre elle. Ça arrivait souvent, quand les gens sentaient son pouvoir de prescience.
Ça lui était égal. Elle avait aidé Crozet, lui donnant, en échange de l’aide qu’il lui avait apportée, quelque chose en plus des vestiges shifteurs. Après tout, il avait pris un risque imprévu, quand ils avaient découvert que la police la recherchait.
Non, décidément, elle n’avait aucun reproche à se faire.